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Philippe
de Commynes: Portrait moral de Louis XI |
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Vainqueur à
Crécy, Edouard III met le siège devant Calais. |
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Philippe VI tente en
vain de dégager la place. |
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Après une courageuse
résistance de onze mois, les assiégés sont réduits
à parlementer. |
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Le roi d'Angleterre
fait connaître ses conditions au gouverneur de Calais, Jean de Vianes;
il épargnera la ville à condition que les six principaux |
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bourgeois lui apportent
les clés de la place, en chemise, la corde au cou, ce qui laisse
prévoir que, non content de leur imposer cette humiliation, |
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il les fera mettre
à mort (1347). |
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Alors messire Jean
de Vianes quitta les créneaux, gagna la place du marché
et fit sonner la cloche pour assembler les gens de toutes conditions dans
la halle. |
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Au son de la cloche
ils vinrent tous, hommes et femmes, car ils désiraient vivement savoir
les nouvelles, comme des gens si accablés par la famine qu'ils étaient
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à bout de forces. |
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Quand ils furent tous
venus et assemblés sur la place, hommes et femmes, messire Jean de
Vianes leur communiqua, le moins brutalement possible, les conditions, |
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dans les termes mêmes
où elles ont été exprimées ci-dessus, et leur
dit bien que c'était la seule issue et qu'ils eussent à délibérer
et à donner prompte réponse |
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à ce sujet. |
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Quand ils entendirent
ce rapport, ils se mirent tous à crier et à pleurer, si fort
et si ammèrement qu'il n'aurait pu se trouver coeur assez dur au
monde pour les voir et |
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les entendre se lamenter
de la sorte sans les prendre en pitié; et ils furent sur le moment
hors d'état de répondre et de parler. |
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Et messire Jean de Vianes
lui-même était si apitoyé qu'il en pleurait avec grande
affliction. |
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Un moment après,
le plus riche bourgeois de la ville, qu'on nommait sire Eustache
de Saint-Pierre, se dressa et parla ainsi devant eux tous : |
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"Seigneurs, ce
serait grande pitié et grand malheur de laisser périr une
si nombreuse population par famine ou autrement, quand on y peut trouver
remède. |
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Et au contraire ce serait grande
charité, et grand mérite devant Notre-Seigneur, si on pouvait
la préserver de pareille calamité. |
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Pour ma part, j'ai si grande espérance
de trouver grâce et pardon auprès de Notre Seigneur, si je
meurs pour sauver cette population, que je m'offre le premier. |
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Et je me remettrai volontiers, vêtu
seulement de ma chemise, nu-tête, nu-pieds et la corde au cou, à
la merci du noble roi d'Angleterre." |
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Quand sire Eustache de Saint-Pierre
eût prononcé ces mots, chacun alla l'entourer d'une vénération
attendrie, et plusieurs hommes et femmes de se jeter |
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à ses pieds en pleurant à
chaudes larmes; c'était grande pitié d'être présent,
et de les entendre et regarder. |
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En second lieu, un autre très
honorable bourgeois, personnage en vue, qui avait deux belles demoiselles
pour filles, se leva et parla de même, |
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disant qu'il accompagnait son compère
Eustache de Saint-Pierre; il s'appelait sire Jean d'Aire. |
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Après lui se leva le troisième,
nommé sire Jacques de Wissant, personnage
riche en meubles et domaines, disant qu'il accompagnerait ses deux cousins. |
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Ainsi firent Pierre
de Wissant son frère, puis le cinquième et le sixième. |
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Et ces six bourgeois se dévêtirent
là, dans la halle de Calais, ne conservant que leur braie et leur
chemise et ils se mirent la corde au cou, comme les conditions |
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le comportaient; puis ils prirent
les clés de la ville de Calais et du château; chacun des six
en tenait une poignée. |
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Quand ils furent dans cet appareil,
messire Jean de Vianes, monté sur une
petite haquenée, car il pouvait à grand'peine aller à
pied, se mit en tête et |
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prit la direction de la porte. |
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En voyant alors les hommes et leurs
femmes et leurs enfants pleurer, se tordre les mains et pousser de grands
cris de détresse, il n'est coeur si dur au monde |
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qui n'eût été
pris de pitié. |
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Ils avancèrent ainsi jusqu'à
la porte, escortés de plaintes, de cris et de pleurs ... |
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Les bourgeois de Calais sortent
de la ville pour aller se présenter devant le roi d'Angleterre. |
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Le roi se trouvait à cette
heure dans sa chambre, en grande compagnie de comtes, barons et chevaliers. |
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Il apprit alors que ceux de Calais
arrivaient dans la tenue |
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qu'il avait expressément
prescrite; il sortit donc et parut sur la place, devant son logis, avec
tous ses seigneurs derrière lui; il y vint en outre une grande foule,
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pour voir les gens de Calais et
comment les choses allaient tourner pour eux. |
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Et la reine d'Angleterre (Philippa
de Hainaut : vers 1314 - Windsor 1369. |
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Fille de Guillaume
le Bon, comte de Hainaut et de Hollande, elle épousa Édouard III (1327)
et intervint en faveur des bourgeois de Calais. |
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Elle protégea
Froissart qui fut son secrétaire à partir de 1361.) en personne
suivit le roi son seigneur. |
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Or voici venir monseigneur Gautier
de Mauni (le seigneur chargé par Edouard
III de faire connaître ses conditions aux habitants de Calais)
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et avec lui les bourgeois qui le
suivaient; il descendit de cheval sur la place, s'en vint vers le roi et
lui dit : |
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"Monseigneur, voici la délégation
de la ville de Calais, selon votre volonté." |
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Le roi ne dit pas un mot, mais jeta
sur eux un regard plein de fureur, car il haïssait terriblement les
habitants de Calais pour les grands dommages et |
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les contrariétés que,
par le passé, ils lui avaient causés sur mer. |
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Nos six bourgeois se mirent sur
le champ à genoux devant le roi et parlèrent ainsi en joignant
les mains : |
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"Noble sire et noble roi, nous
voici tous les six, d'ancienne bourgeoisie de Calais et importants négociants. |
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Nous vous apportons les clés
de la ville et du château de Calais et vous les rendons pour en user
à votre volonté, nous mêmes nous nous remettons en l'état
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que vous voyez à votre entière
discrétion, pour sauver le reste de la population de Calais; veuillez
donc avoir de nous pitié et merci dans votre haute magnanimité." |
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Certes il n'y eut alors sur la place
seigneur, chevalier ni homme de coeur qui se pût retenir de pleurer
de franche pitié ou qui ne pût parler d'un long moment. |
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Le roi fixa sur eux un regard très
irrité, car il avait le coeur si dur et en proie à un si grand
courroux qu'il ne pouvait parler; et, quand il parla, ce fut pour ordonner
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qu'on leur coupât la tête
sur-le-champ. |
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Tous les barons et chevaliers présents
priaient le roi en pleurant, et aussi instamment qu'ils le pouvaient, de
vouloir bien avoir d'eux pitié et merci; |
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mais il ne voulait rien entendre. |
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Alors parla messire Gautier
de Mauni, disant : |
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"Ah ! noble sire, veuillez
refréner votre ressentiment. |
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Vous avez renom et réputation
de souveraine noblesse et magnanimité. |
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Gardez-vous donc à présent
de faire chose par laquelle ce renom serait si peu que ce soit diminué;
qu'on ne puisse rien dire de vous qui ne soit à votre honneur. |
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Si vous n'avez pas pitié
de ces gens, tout le monde dira que ce fut grande cruauté de faire
périr ces honorables bourgeois qui, de leur propre volonté,
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se sont remis à votre merci
pour sauver les autres." |
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Sur ce, le roi se mit
en colère et dit : "Messire Gautier, n'insistez pas; il n'en
sera point autrement : qu'on fasse venir le coupe-tête. |
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Les gens de Calais ont fait mourir
tant de mes hommes qu'il est équitable que ceux-ci meurent aussi." |
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Alors la noble reine d'Angleterre
intervint avec beaucoup d'humilité; et elle pleurait avec une si
chaude pitié qu'on ne pouvait rester insensible. |
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Elle se jeta à genoux devant
le roi son seigneur et dit : |
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"Ah ! noble sire, depuis que
j'ai fait la traversée en grand péril, vous le savez, je ne
vous ai adressé aucune prière ni demandé aucune faveur.
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Mais à présent je
vous prie humblement et vous demande comme une faveur personnelle, pour
l'amour du Fils de Sainte Marie et pour l'amour de moi, |
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de bien vouloir prendre ces six
hommes en pitié." |
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Le roi attendit un instant avant
de parler et regarda la bonne dame, sa femme, qui, toujours à genoux,
pleurait à chaudes larmes. |
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Son coeur en fut touché,
car il eût été peiné de la chagriner. |
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Il dit donc : "Ah ! Madame,
j'eusse mieux aimé que vous fussiez ailleurs qu'ici. |
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Vous me priez si instamment que
je n'ose vous opposer un refus, et, quoique cela me soit très dur,
tenez, je vous les donne : faites-en ce qu'il vous plaira". |
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La bonne dame dit : "Monseigneur,
très grand merci." |
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Alors la reine se leva, fit lever
les six bourgeois, leur fit ôter la corde du cou et les emmena avec
elle dans sa chambre; elle leur fit donner des vêtements et servir
à |
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dîner, bien à leur
aise; ensuite elle donna six nobles (Noble = pièce
d'or valant une vingtaine de francs) à chacun et les fit reconduire
hors du camp sains et saufs. |
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